SPECIAL WILSON YIP
JULIET IN LOVE – de Wilson Yip (2000) – Asian Star
Le trailer annonce un bon gros mélo larmoyant, mais le film propose bien plus et se révèle plus intimiste que commercial. Si les personnages principaux sont effectivement liés par des sentiments naissants, ce beau film de Yip ose une touche sombre rare dans le cinéma HK, du moins de ce que l’on peut en juger depuis la France.
Francis Ng et Sandra Ng (aucun lien de parenté) interprètent deux êtres seuls, avec qui la vie n’a pas été tendre. Chacun porte en soi des cicatrices qu’on essaie de dissimuler comme on peut. Elle, une maladie grave qui l’a marqué dans sa chair doublée d’une rupture sentimentale, lui une mène une vie médiocre, faite de petits trafics et paris clandestins. Le hasard va réunir ces deux destins autour de la garde d’un enfant illégitime.
On retrouve ici le mélange des genres qu’on apprécie particulièrement dans le cinéma asiatique : ça commence comme un thriller, mais très vite Yip développe par-dessus un drame sentimental fait de pudeur, d’émotions contenues sans être austère pour autant, de petits sourires discrets et fragiles à l’image de ce porte-clé en forme de smiley.
Ainsi, le personnage de Jordan doit de l’argent à un chef de gang (le toujours classe Simon Yam) et pour régler sa dette, il se voit chargé de garder un bébé de quelques mois, mission dont Judy va l’aider à s’acquitter au mieux, ce qui donnent lieu à quelques scènes réjouissantes, classiques, mais toujours efficaces : un homme tenant maladroitement un nouveau né dans les bras, embarrassé par les pleurs et les couches à changer.
Avec cet enfant « prêté », l’homme et la femme forment un couple atypique, petite famille recomposée loin des modèles dominants. Et la musique (proche de Kenji Kawai, on pense parfois à ‘L’Eté de Kikujiro’ de Kitano) apporte une touche de mélancolie, ce qui renforce la sensibilité avec laquelle le réalisateur filme ses comédiens qui se complètent parfaitement. Pour l’actrice ce sera un jeu tout en retenu donc, avec des regards chargés du poids du passé, tandis que son partenaire amènera de la légèreté, glandeur attachant qui avance sans but et sans attache dans la vie. Mais cette rencontre inattendue va bouleverser peu à peu les personnages. Ce n’est pas un coup de foudre. Plutôt une attirance réciproque entre deux blessés de la vie. Et cependant ils hésitent à croire en une seconde chance. Une possible histoire d’amour qui se dessine peut être plus effrayante que les triades. Le bonheur est fragile et bref, même les couples mariés ne sont pas à l’abri. Certains préfèrent investir leur affection dans un enfant, tandis que pour d’autres, une simple bouteille de soda peut suffire à apporter un peu de joie dans une journée grise. L’amour n’est pas toujours réciproque et il peut faire mal. On retrouve ce regard plein d’humanité et de compassion jusque dans les scènes de genre, puisque si les hommes de main ne sont pas des tendres, on ne voit jamais d’arme à feu et le chef du gang est présenté comme étant d’abord un père de famille aimant et attentionné. On reconnaît à cette occasion deux acteurs fétiches de Johnnie To : Simon Yam et cette sacrée trogne de Lam Suet, sorte d’Ernest Borgnine Hongkongais. On pourra reproché au film un bref passage appuyant inutilement sur la corde sensible, dans la dernière partie du film (avec cette chanson romantique qui évoque les tourments de l’amour…), mais il rattrape son équilibre en retrouvant ce sentiment d’amertume qui baigne tout le film. Pas d’excès dramatique au final. Juste des larmes que l’on essuie en silence. Il y a des moments de joie, fugaces, et de la tristesse ensuite. Puis la vie reprend son cours, le temps passe. Et le film s’achève sur un enfant qui joue sous les yeux d’une grand-mère.
DVD : en bonus, on trouve un bref entretien (2006) avec Francis Ng qui évoque l’état du cinéma de Hong Kong, dédié majoritairement au divertissement. D’où la nécessité pour les artistes de sa génération de s’ouvrir à des marchés autres que la Chine, comme l’Europe ou la France, pour faire vivre des films plus personnels tels que ‘Juliet in Love’.
On aurait aimé en plus une présentation du toujours excellent Jean-Pierre Dionnet, directeur de la collection Asian Star chez Pathé, et « passeur » aussi indispensable pour le spectateur qu’un Christophe Gans.
BULLETS OVER SUMMER – Wilson Yip (1999) – Asian Star
Réalisé avant ‘Juliet in Love‘, le film débute comme un polar HK classique avant de prendre une toute autre direction. Lancés à la poursuite d’un gang auteur de braquages sanglants, les agents Mike et ‘Prince’ installent une planque dans un vieil immeuble d’un quartier populaire. L’action stoppe brusquement pour laisser place à une longue période d’observation, depuis l’appartement d’une vieille dame.
Tout comme le film cité plus haut, Wilson Yip mélange deux genres différents. Car à l’action pure, il préfére s’intéresser à ses personnages, prend le temps de nous les montrer dans leur quotidien. Ainsi de l’enquête policière, on passe à un film familial. De fusillades en pleine rue, on bascule dans la comédie sociale tournée en décors réels, avec caméra portée dans les couloirs et les escaliers ou plans volés dans la rue. Car les deux flics, aux tempéraments différents, se retrouvent à cohabiter 24H/24 dans un lieu étroit, avec une grand-mère qui n’a pas toujours toute sa tête et les prends pour ses propre petits enfants. Débarque alors une charmante étudiante qui fait tourner la tête de ‘Prince’, tandis que Mike fait la connaissance d’une jeune femme enceinte avant de se retrouver à la tête de la copropriété ! L’humour, le drame, puis l’action se mélangent habillement. La sauce prend forme avec, tout comme pour ‘Juliet in Love‘, une touche d’amertume. Car comme le dit Yip en interview, pour lui “il peut y avoir de la joie dans un enterrement, et de la tristesse dans un mariage”. Et c’est bien sûr à Francis Ng que revient la mélancolie, tandis que Louis Koo (ancien chanteur en pleine reconversion) joue le séducteur cool. On assiste peu à peu à la formation d’une famille recomposée, faite d’orphelin, de mère célibataire, de jeunes insouciants, de vieux un peu séniles. Moments de bonheur très bref qu’il s’agit d’immortaliser en photo car la mort et la violence rôdent. Rien ne dure, la vie est fragile. Mais elle continue. Très bon film.
DVD : on trouvera en bonus deux entretiens intéressants, de l’acteur Louis Koo et surtout du réalisateur Wilson Yip (évoquant l’opportunité rare qui s’offrait à lui de réaliser un film plus personnel), une présentation de Jean-Pierre Dionnet, une galerie photos, une bande-annonce et les filmographies.
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Avec ces deux films qui suivent la rétrocession de Hong Kong à la Chine, Wilson Yip propose une vision incertaine de la vie. Il s’empare d’une forme grand public (le polar, le mélo), la détourne et avance un film plus personnel, sans pour autant gruger le spectateur. Même si l’on trouve une forte angoisse existentielle, la noirceur est contrebalancée par des touches plus optimistes. Et au final, Wilson Yip laisse la liberté à chacun de voir le verre à moitié vide, ou à moitié plein.
