Publié par : nico nsb | octobre 7, 2010

L’Etrange Festival-Paris 2010

Retour sur la 16e édition de l’Etrange Festival-Paris qui avait lieu du 3 au 12 septembre dernier au Forum des Images.

En parcourant les pages de l’indispensable ‘Dans les Griffes de la Hammer‘ de Nicolas Stanzick, retraçant la naissance de la cinéphilie française du fantastique conjointement à la diffusion des films de la Hammer (années ’50-60), on ne peut s’empêcher de comparer les époques. Si aujourd’hui le cinéma de genre est très largement popularisé en France, il faut malgré tout constater que les films relevant de l’horreur, du fantastique, de la science-fiction… rencontrent de plus en plus de difficultés à être distribués dans les salles. A moins d’être produits par une major ou parrainés par un nom bankable (Spielberg, Tarantino, Peter Jackson…), ces films n’ont droit le plus souvent qu’à une sortie en vidéo. C’était le cas récemment de ‘Moon‘ de Duncan Jones, que nous avions pourtant découvert l’an dernier à l’Etrange Festival dans une salle 500 pleine à craquer. Et on ne parle pas de tout ces titres qui ne seront tout simplement jamais diffusés chez nous sous quelque support que ce soit. D’où l’importance de ce type de festivals comme lieux de découvertes, de mémoire, de rencontres et de partage de passion.

Bon, ça commence à quelle heure ?

A moins d’habiter Paris, impossible de suivre cette manifestation dans son intégralité. En venant de province, on se concentre donc sur quelques jours, en espérant ne pas trop louper de bons films. A peine arrivés que nous attaquons fort avec le documentaire musical ‘Lemmy‘, sur le fameux bassiste et leader de Motörhead. Du rock lourd pur et dur par des dinosaures toujours en activité, qui n’ont pas évolué depuis leurs débuts, se fichant totalement des modes. Qu’on soit fan ou pas de hard rock, difficile de résister à cette déferlante d’énergie sonore. Beau portrait sans concession, ‘Lemmy‘ atteint son sommet d’intensité lors d’un concert des californiens Metallica rejoins sur scène par le métalleux britannique. On avait juste envie de crier dans la salle : « plus fort le son !« 

Pour la séance suivante, le programme du jour s’enchaînait parfaitement avec ‘The Runaways‘. Du rock fait par des nanas, vu par Hollywood. C’est mignon tout plein, mais franchement pas à la hauteur du documentaire précédent. Heureusement le slasher hong-kongais de 22h, ‘Dream Home‘ de Pang Ho-Cheung (‘Men suddenly in black’, ‘AV adult video’), est là pour nous réveiller et nous rappeler que nous sommes à l’Etrange Festival. Coup de coeur direct ! A la fois drame social et film d’horreur, ‘Dream Home‘ raconte, non sans humour, le parcours d’une jeune femme (remarquable Josie Ho) dans l’enfer du marché immobilier à Hong Kong pour dénicher l’appartement de ses rêves. Le film réserve de nombreuses scènes d’ultra-violence épouvantables et pourtant très originales (Hitchcock et Argento auraient apprécié) pour illustrer la véritable horreur : celle de l’économie ultra-libérale.

Le monde du cinéma c’est beaucoup de prétendants, très peu d’élus et beaucoup d’injustice. Ainsi ‘Survival of the Dead‘ de George A.Romero n’aura-t-il droit qu’à une sortie vidéo. Dommage car le papa des morts-vivants n’a rien perdu de son regard malicieux. Il est même plus convainquant que lors de son précédent chapitre ‘Diary of the Dead‘. Les spectateurs ne s’y sont pas trompés : la salle de la rediff’ était complète. Bel exemple de ce que représente idéalement la série B, à savoir un budget limité mais une liberté de ton que l’on ne retrouve pas dans les grosses productions, ‘Survival of the Dead‘ voit s’affronter sur une petite île au large du Canada deux clans de survivants. Humour et western sont ici les ingrédients favoris d’un Romero qui compte toujours sur la carte du fantastique. Vivement le retour de Carpenter.

Le même jour, l’Etrange Festival avait invité sur scène un autre vétéran du cinéma d’horreur américain, Tobe Hooper. L’occasion de revoir certains de ses classiques, mais surtout de découvrir son premier film, l’inédit ‘Eggshells‘. Il s’agit d’un travail de fin d’étude, libre voire brouillon, on parlera d’exercice de style où se reflète la violence de l’Amérique de la fin des années ’60. Mais ce qui retient l’attention, c’est le travail sur l’image et le son, cet aspect expérimental qui annonce les premières images de son futur ‘Massacre à la Tronçonneuse‘.

Puisque l’on parle du cinéma d’horreur des anciens, il est temps d’évoquer l’horreur de la génération 2010 symbolisée par le film choc de cette 16e édition, un film serbe strictement interdit aux moins de 18 ans et avec avertissement, le fameux ‘A Serbian Film‘. Pour ce film à scandale très attendu la salle 500 était pleine à craquer. Des hommes et des femmes curieux de découvrir la « chose ». On a d’ailleurs croisé dans ce public un habitué du festival, Gaspar Noé. Si beaucoup de films de genre ont du mal à trouver le chemin des salles, pour celui-ci c’est carrément celui d’une distribution qui se pose. Lors de la présentation, le scénariste présent sur scène a confirmé que le film cherchait toujours (depuis Cannes) des distributeurs dans le monde, précisant qu’en Serbie le seul avenir possible était celui du piratage (aucune aide de l’Etat, très peu de salles). Pour la France, à l’heure où l’on va jusqu’à censurer les expos d’art contemporain, en 2010 !!!, c’est pas gagné.

Bon, c’est quoi ce film ?A Serbian Film‘ est un cri de rage contre un pays, un Etat, des gouvernements qui ont sacrifié toute une génération dans la guerre civile. Et la métaphore ne fait pas dans la subtilité car les victimes de ce slasher mélangeant horreur et porno sont clairement les femmes et les enfants. L’histoire est celle de Milos, ancien acteur du X local qui peine à entretenir sa femme et son fils, et à qui on propose une énorme somme d’argent pour reprendre du service. S’il signe ce contrat, Milos s’engage pour tourner dans un film hard dont il ignore tout du scénario… Disons-le tout de suite, certaines scènes sont franchement insoutenables. Le film est clairement réservé à un public adulte et averti. Mais alors qu’on redoutait une énième production crapoteuse dont le seul enjeu est de repousser toujours plus loin les limites du supportable sur un écran, ‘A Serbian Film‘ se révèle plein de qualités cinématographiques. Les acteurs sont tous justes, le scénario est bien écrit, le film prend le temps de présenter ses personnages, d’installer une situation et une ambiance… Et l’horreur, qui met un certain temps à arriver, est directement enracinée dans une réalité politique et sociale. Le réalisateur et son scénariste portent en effet un regard terrible sur l’histoire de leur pays. Vision nihiliste, extrême de la Serbie. L’impact du film fut très fort sur le public ce soir-là et on imagine la réaction émotionnelle du public serbe. Car au-delà de 2 scènes particulièrement terribles dont une qui pose problème, l’ensemble du film parvient à faire passer une émotion, un sentiment de révolte face aux crimes du pouvoir politique. ‘A Serbian Film‘ c’est un peu le ‘Salo‘ de Pasolini en version techno hardcore teintée de métal. Et tout comme ‘Dream Home‘ évoqué plus haut, il parle des dégâts causés par la mondialisation des marchandises et des hommes. Nous sommes dans le cinéma coup de poing. Cinéma extrême, brutal, à l’image des conditions dans lesquelles ces cinéastes tentent d’exister ? Contrairement à ce qu’affirmait le journaliste de Mad Movies lors de la présentation (« ce n’est qu’un film« ), ce film ne cesse de soulever des questions dans ce qu’il raconte et dans sa manière de raconter. Présenté en version originale sous-titrée en anglais, on a envie de le revoir avec de bons sous-titres français. Peut-on tout filmer ? Quelles sont les limites du montrable ? Est-ce plus efficace de suggérer ? Un artiste doit-il se censurer ou doit-il choquer le spectateur abruti d’images pour l’interpeller ? Ici on n’est pas, on l’aura compris, dans ces petits frissons qu’on peut s’offrir dans un multiplexe avec soda et sucreries. Encore sous le choc, le public de l’Etrange Festival est resté nombreux à la fin du film pour le débat et échanger avec le scénariste. On est très loin des fanfares patriotiques d’un Kusturica. Avec ‘A Serbian Film‘ on tient peut-être un film choc comparable au ‘Massacre à la Tronçonneuse‘ de Tobe Hooper.

Aleksandar Radivojevic, imposant co-scénariste de 'A Serbian Film' et son cache-poussière en cuir.

Après cet électro-choc, le français ‘Captifs‘ de Yann Gozlan parait bien inoffensif. Il n’en est pas moins très efficace. Nous sommes toujours dans l’ex-Yougoslavie, où une équipe de médecins tentant de passer des barrages militaires se perd dans la campagne et finit par être prise en otage. Là encore, l’horreur vient de l’argent qui n’a pas d’odeur et ne connait aucune morale. Tout s’achète. Et la très convaincante Zoé Félix va tenter de sauver sa peau dans tous les sens du terme. L’équipe était là encore présente sur scène, l’actrice souhaitant soutenir son réalisateur plutôt que d’aller se pavaner à Deauville. Bravo Zoé ! Avec ‘Captifs‘, on tient un très bon film d’épouvante français. Comme quoi il n’y a pas de malédiction.

Zoé Félix vient présenter 'Captifs'

La preuve encore avec le délirant ‘Rubber‘ de Quentin Dupieux/Mr Oizo, agréable récréation comique-absurde-gore suivant les aventures d’un… pneu de voiture caractériel dans le désert américain. C’est un peu les Monty Python qui croiseraient ‘Hitcher‘. Particularité technique intéressante, ‘Rubber‘ a été tourné en numérique avec l’appareil photo Canon-5D, ce qui donne une image jouant avec la profondeur de champ et la mise au point.

Et terminons cette édition forcément incomplète avec deux autres films européens. Le ‘Cargo‘ suisse qui s’essaie à science-fiction, mais avec moins de bonheur que ‘Moon‘ l’an dernier. La faute à un scénario qui ne tient pas toutes ses promesses plutôt qu’à ses effets spéciaux numériques perfectibles. Dommage. Et enfin, c’est l’espagnol ‘Buried‘ de Rodrigo Cortez qui remporte le Prix Nouveau Genre. Huis clos très efficace dans lequel un civil Américain est détenu en otage, enfermé dans un cercueil enterré quelque part en Irak. Suspense étouffant et angoissant jusqu’à la fin, on ne quitte pas l’intérieur du cercueil, la caméra collant au plus près l’acteur Ryan Reynolds. Moyens réduits pour un effet maximum, pari réussi !

Beau bilan cinéma avec cette 16e édition de l’Etrange Festival. Le fantastique, l’horreur, le bizarre… sont plus que jamais à l’écoute de l’état du monde. Le cinéma de genre dans toute sa large diversité n’a pas de leçon à recevoir dans ce domaine. Tout comme un cinéma dit réaliste (avec lequel il ne s’oppose pas forcément), il est capable de faire preuve de maturité… voire même d’un sens de l’humour décalé pour parler du présent. Du coup, l’actualité en salle parait bien fade. On espère qu’un maximum de ces films trouvera le moyen de rencontrer le public, en salle ou dans les foyers. En attendant, terminons la lecture de l’aventure Hammer en France pour entamer un petit cycle dvd avec Peter Cushing, Christopher Lee, Terence Fisher, Caroline Munro…

http://www.etrangefestival.com/EF2010/accueil.php

Dream Home – trailer

Lemmy – trailer

Survival of the Dead – trailer

Zoé Félix et l'équipe de 'Captifs'

Salut, à la prochaine.

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Responses

  1. je viens de lire tout cela ; expérience magnifique qui me rappelle ces festivals que nous avons fait ensemble.

  2. Tout à fait, on remet ça l’année prochaine ?
    Sinon, j’aurais aimé assister à la carte blanche de Jodorowsky, au ‘L.A. Zombie’ de Bruce LaBruce, aux ‘Monsters’ et au bien barge ‘Mutant Girl Squad’. Mais bon, on ne peut pas tout voir, il faut bien se faire un petit resto ou deux. 🙂


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