Publié par : nico nsb | novembre 15, 2018

La Mère des Soupirs à l’école des sorcières

     Les remakes/reboots sont à la mode dans le cinéma d’aujourd’hui. Souvent le spectateur se retrouve face à des projets sans âme, vides et qu’on oublie aussitôt pour ne conserver en mémoire que l’oeuvre originale. Le nouveau ‘Suspiria‘, réalisé par Luca Guadagnino, est un cas à part et qui divise, signe qu’on est en présence d’une oeuvre riche et qui mérite qu’on s’y attarde, et pas d’un produit prêt à consommer/jeter.

L’histoire : Berlin ouest, pendant les années 1970. Une école de danse accueille une nouvelle venue, Susie Bannion (Dakota Johnson), une étudiante américaine douée. Alors qu’elle voit ses rêves d’artiste prendre forme sous la direction de madame Blanc (Tilda Swinton), d’étranges évènements se déroulent dans les coulisses : une étudiante vient de disparaître sans explication, après avoir parlé à son psychanalyste d’une école aux mains d’une communauté de femmes cruelles, de sorcières. Et dans les rues, les bombes explosent…

Il faut une bonne dose d’inconscience pour s’attaquer à un classique du cinéma d’horreur tel que le ‘Suspiria‘ de Dario Argento (risque du ridicule et tous les « gardiens du temple autoproclamés » vont vous tomber dessus). Ou bien avoir une vision très précise de ce qu’on souhaite en faire. Et dans le cas présent, on constate dès les premières minutes que le film de Guadagnino fait preuve d’une audace et d’une imagination bluffantes. Car le réalisateur s’est parfaitement imprégné de l’oeuvre originale (le film, sa gestation, son époque) pour mieux la réinventer, l’enrichir et proposer ainsi un nouveau regard et pas un bégaiement de cinéaste-geek. Le film de Dario Argento est un conte de fées horrifique et son esthétique est fortement marquée par le ‘Blanche-Neige’ de Walt Disney, comme Dario le raconte dans ses mémoires (‘Peur-autobiographie’, édition Rouge Profond). Et bien Luca Guadagnino prend une direction totalement différente : les tons bruns et gris remplacent les couleurs saturées d’Argento et la fable cède la place à une approche plus réaliste.

Le ‘Suspiria‘ de 1977 racontait le parcours d’une Alice au pays des sortilèges, tandis que le ‘Suspiria‘ de 2018 est un film féministe, où l’on suit l’émancipation d’une jeune adulte au sein d’une communauté de femmes libres et indépendantes. Et cet accomplissement de soi passe par l’art, plus exactement la danse, soit la maitrise du corps et son évolution dans l’espace. Ce qui donne à l’écran de nombreuses scènes magnifiquement chorégraphiées. Le réalisateur et ses actrices (Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth, Chloë Grace Moretz… toutes excellentes) ont accompli un travail remarquable qui n’est pas juste beau à regarder, mais qui intrigue également car cette exaltation des corps provoque le surgissement d’une énergie étrange. Dans quel but ? Quelque chose d’invisible et de malfaisant est à l’oeuvre entre les murs de cette école. S’agit-il uniquement pour ces professeurs de former des jeunes femmes à prendre leur destin en main, ou bien cette mise en scène est-elle destinée à d’autres plans ?

Derrière les murs (tapissés de posters de Bowie) des chambres des étudiantes, quelque chose attend et observe. La caméra est tout le temps en alerte, prête à saisir un non-dit, une ombre, un mouvement. La bande son, elle, laisse percevoir des gémissements, des soupirs inquiétants. Quelque chose est cachée aux regards, une autre réalité semble à portée de main mais reste inaccessible. Cette façade qui sépare deux mondes, on la retrouve évidemment à l’extérieur avec le fameux mur qui coupe la ville et toute l’Allemagne en deux, privées d’une partie de leur histoire comme l’incarne le personnage du docteur Klemperer (interprété par…).

Mais n’oublions pas que ‘Suspiria‘ est aussi un film d’horreur ! Un film de sorcières, des vraies, qui n’ont rien à voir avec l’école d’Harry Potter. Et là, le sang s’apprête à couler abondamment. Après tout, peu de chose distingue un classique spectacle de danse d’une célébration païenne avec sacrifices. Certains mouvements fondamentalistes interdisent d’ailleurs la danse et toute forme d’art, comme s’ils redoutaient quelque chose de puissant et de dangereux. Et ils ont raison quelque part car lors d’un sabbat, les corps exultent, dégagent une énergie sauvage, ils deviennent incontrôlables. Le réalisateur Luca Guadagnino le sait et le regard qu’il porte sur la Mère des Soupirs et ses consoeurs s’éloigne de celui des monothéismes. Pour lui, ces femmes et leur culte sont beaucoup plus anciens que le dieu unique. Il s’agit d’une célébration de la Mère des origines, la Terre-nourricière aussi belle que destructrice. Ainsi la Mère des Soupirs est-elle à l’image de la Mère-Nature, double : elle fait preuve d’une terrible cruauté car elle se repaît de la souffrance et de la culpabilité, mais elle peut faire preuve de compassion et de miséricorde. Et si des excès ont-été commis en son nom, c’est qu’un équilibre a été rompu, tout comme ce pays/cette ville qui devra un jour se réunifier pour panser les souffrances du passé. L’équilibre : il s’agit peut-être bien du thème principal du film. Un équilibre fragile, perdu/à retrouver, qui maintient en place toute chose en ce monde, comme le chante Thom Yorke :

« This is a waltz thinking about our bodies
What they mean for our salvation
With only the clothes that we stand up in
Just the ground on which we stand
Is the darkness ours to take?
Bathed in lightness, bathed in heat
All is well, as long as we keep spinning
Here and now, dancing behind a wall
When the old songs and laughter we do
Are forgiven… »

 

Au final, il faut bien se rendre à l’évidence alors que se termine le générique de fin (plan de fin mystérieux…). Dorénavant il y aura deux ‘Suspiria‘, deux chefs-d’oeuvres italiens qui invitent à plusieurs niveaux de lecture, et qui cohabitent sans problème dans le cinéma fantastique : celui de Dario Argento et celui de Luca Guadagnino. Coup de coeur direct, évidemment.

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Responses

  1. Ah, ta voix détonne dans ce concert de critiques négatives sur ce film…

    • J’ai volontairement zappé tous les avis avant de découvrir ce film en salle. Et c’est ce que je fais de plus en plus. Je ne veux pas d’intermédiaires entre une oeuvre et moi. La lecture vient après. Et là j’ai carrément adoré alors que je n’avais pas trop apprécié un film précédent de Guadagnino (‘A bigger splash’ avec déjà Dakota Johnson et Tilda Swinton). Je crois avoir lu que Dario Argento n’était pas très apprécié par la critique à ses débuts. Depuis les gens et les avis ont changé. Souvent je constate que les artistes sont plus ouverts d’esprit et intéressants que les critiques cinéma et les fans. Tu parles d’un concert de critiques (faut voir lesquels) mais je crois que le film a été très bien reçu lors de sa présentation au festival de Venise en septembre dernier. Donc je pense que le mieux est de se faire son propre avis.

  2. Et bien, avec une belle critique comme tu l’as faite,
    ça donne envie d’aller voir « Suspiria », du moins,
    si on aime ce genre de cinéma.
    On sent ta passion et tu la partages amplement.

    • Merci. J’avoue que j’en ai un peu chié pour ce texte. Le prochain sera plus simple j’espère, dans le style tweet/LOL/émoticon.
      🙂

  3. J’adore le thème de ce film. En plus, tu donnes envie d’aller le voir!

    • J’encourage tout le monde autour de moi à aller voir ce film en salle (pas besoin de connaitre le film de 1977). Mais ce n’est pas tout public, c’est clair : film d’auteur, horreur, 2h30… Ca peut rebuter certains spectateurs. Cependant vu la richesse du film (thèmes, esthétique, jeu des actrices…), ce serait vraiment dommage de passer à côté. Vu tes textes sur ton blog Ophélie, je pensais justement que ça pouvait peut-être t’intéresser.
      Quant au texte, je me suis laissé guider par mon ressenti en sortant du film hier soir, sans lire aucun avis ou critique. Quelques idées notées dans un coin, puis essayer de mettre tout ça en forme.

  4. Merci, Nico, j’irai le voir, dès que possible.


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